Chronique sur la psychosomatique

Le corps se souvient de tout.

Notre corps n’est pas une entité à côté de notre mental. Nous sommes notre corps. Il n’est pas qu’un véhicule mécanique, fonctionnel ou malade : il est JE. Je suis mon corps. Et il a toujours raison.
Cette phrase provoque souvent une résistance immédiate. Comment ça, toujours raison ? Et quand il a mal sans cause retrouvée ? Quand il se bloque le matin d’un entretien important ? Quand il tombe malade pile pendant les vacances ?
Justement. Il a raison à ces moments-là, surtout.

Une erreur vieille de quatre siècles
Nous avons hérité d’une séparation : d’un côté l’esprit, qui pense et décide, de l’autre le corps, qui exécute et tombe en panne. Descartes a formalisé cette coupure, la médecine moderne l’a opérationnalisée, et elle nous a donné des résultats considérables — on ne soigne pas une fracture avec de l’introspection.
Mais ce découpage a produit un angle mort immense. Tout ce qui ne se range ni dans le purement organique ni dans le purement psychique est devenu suspect. Et si le bilan ne montre rien, la conclusion tombe : c’est dans votre tête.
Des générations de patient.es ont entendu cette phrase. Elle est à la fois fausse et violente. Fausse, parce qu’il n’y a pas d’endroit nommé « la tête » où les choses seraient moins réelles. Violente, parce qu’elle renvoie la personne à sa propre défaillance.
La phénoménologie, qui est le courant dans lequel j’ai été formée, part de l’inverse. Maurice Merleau-Ponty a proposé une distinction que je trouve décisive : il y a le corps-objet, celui que la médecine examine, mesure et découpe, et le corps vécu, celui par lequel j’existe et depuis lequel j’éprouve le monde. Je n’ai pas un corps comme j’aurais une voiture. Je suis ce corps. Il n’est pas l’instrument de mon expérience, il en est le lieu même.

Ce que ça change, concrètement
Tant qu’on cherche la cause d’un symptôme uniquement dans le corps-objet, on passe à côté de ce que ce symptôme dit du corps vécu.
Je ne dis pas que la douleur est imaginaire. Je dis l’inverse : elle est strictement réelle, et elle est du sens. Elle est l’expression d’une situation vécue, pas le défaut d’une pièce.
Quand une personne me dit « j’ai mal au ventre », je l’entends souvent autrement : c’est son ventre qui dit « j’ai mal, écoute-moi ». La nuance n’est pas un jeu de mots. Dans un cas, on cherche à faire taire un bruit. Dans l’autre, on écoute un message.

Ce que la science a rattrapé
L’intuition clinique est ancienne, les données dites scientifiques sont plus récentes.
La mémoire du stress s’inscrit biologiquement. Une méta-analyse parue dans The Lancet Public Health en 2017 a confirmé l’ampleur du phénomène.
L’adaptation permanente a un prix. Bruce McEwen a nommé charge allostatique le coût physiologique de la vigilance prolongée : usure cardiovasculaire, dérèglement du cortisol, inflammation de bas grade, altération du sommeil. Le corps paie l’addition de ce que la volonté a tenu.

La douleur n’est pas qu’un signal mécanique. On a longtemps cru que l’intensité d’une douleur reflétait l’étendue d’une lésion. C’est faux. La douleur est une construction du système nerveux central, qui intègre le contexte, l’histoire, l’attention, la peur, le sens donné à la situation. C’est ce qui explique les douleurs chroniques sans lésion visible — comme la fibromyalgie — sans qu’il soit question d’invention.
La vigilance se règle avant la conscience. nous apprenons a survivre avant même de savoir qui nous sommes. Les travaux sur le système nerveux autonome ont montré que notre état physiologique de base — alerte, figement, détente, disponibilité à l’autre — se détermine en permanence, sous le seuil de la volonté. c’est à dire INCONSCIEMMENT. On ne décide pas de se détendre. On crée les conditions dans lesquelles le système accepte de redescendre.
Le livre de Bessel van der Kolk, Le corps n’oublie rien, a popularisé ces idées auprès du grand public. Certaines de ses affirmations sont débattues dans le champ scientifique mais si un livre est un succès il faut en tirer des conclusions sociales.

Mon histoire avec ça
J’ai mis vingt ans à l’entendre. J’ai eu des maux de ventre terribles, des migraines, des douleurs indéfinissables, des troubles anxieux, des crises de panique. Une fatigue chronique que je prenais pour mon tempérament. Et pendant tout ce temps, on me répondait que j’étais sensible, que j’exagérais, que je devais me reposer.
J’ai essayé d’éteindre un feu avec de l’alcool, des voyages, des livres, des études, des relations, de l’art. Je sublimais. Ça marchait, en un sens : la douleur avait un canal de circulation, donc elle pouvait continuer d’exister.
C’est la grossesse qui a tout déplacé. J’étais le mur qui séparait le dedans du dehors. J’étais l’enceinte. Je n’ai plus voulu que la souffrance me traverse, parce qu’elle n’allait plus me concerner moi seule.
Puis est venu un diagnostic de fibromyalgie, et beaucoup plus tard, à 42 ans, un diagnostic de TDAH. Mon corps m’avait signalé pendant trois décennies une suradaptation permanente. Ce n’était pas un caprice. C’était une information exacte, que personne n’avait su lire — moi la première.

Écouter n’est pas obéir.
Une précision importante, parce que cette idée se dévoie facilement.
« Le corps a toujours raison » ne veut pas dire que toute sensation est un ordre, ni que l’on doit renoncer dès que c’est inconfortable. Un corps traumatisé peut signaler un danger là où il n’y en a plus : c’est le propre de l’hypervigilance. Il a raison sur ce qu’il éprouve, pas nécessairement sur l’interprétation à en tirer.
Écouter son corps, c’est donc un travail à deux temps. Reconnaître la sensation telle qu’elle est, sans la discuter. Puis, seulement ensuite, examiner ce qu’elle dit : de la situation présente, ou d’une situation ancienne qui ressurgit.
Et ça ne remplace jamais un examen médical. Une douleur nouvelle, une boule, une fatigue qui s’installe, cela se fait explorer. J’ai consulté toute ma vie, et je continue. La lecture psycho-corporelle vient en complément de la médecine, jamais à sa place. Quiconque vous dit que votre maladie vient de vos émotions et qu’il suffit de les libérer vous ment.

Ce que ça donne en séance :
On parle beaucoup, contrairement à ce que le nom laisse croire. Mais on s’autorise à s’arrêter sur ce qui se passe pendant qu’on parle : la respiration qui se bloque sur un mot précis, la mâchoire qui se serre, la gorge qui se ferme, les larmes qui montent sans prévenir, le besoin soudain de changer de sujet.
Ce sont des données. On les suit.
Puis on travaille à partir de là : respiration, ancrage, mouvement, visualisation, yoga adapté, relâchement. L’objectif n’est jamais la performance physique. C’est de restaurer un dialogue qui s’était interrompu, souvent très tôt, et souvent pour une bonne raison. Quand le corps est le lieu de ce qui a fait mal, s’en absenter est une stratégie de survie intelligente.
Revenir habiter ce corps-là prend du temps. Mais c’est la seule adresse où l’on puisse vivre.

Pour finir
Nous ne sommes pas des esprits qui traînent un corps derrière eux. Nous sommes des corps qui pensent, qui se souviennent, qui s’adaptent, et qui gardent la trace de tout ce qui n’a pas pu être dit ailleurs.
Ton corps ne te trahit pas. Il te rappelle.

Références :

Merleau-Ponty M., Phénoménologie de la perception, 1945 · Felitti V. & Anda R., American Journal of Preventive Medicine, 1998 · Hughes K. et al., The Lancet Public Health, 2017 · McEwen B., travaux sur la charge allostatique · van der Kolk B., Le corps n’oublie rien, 2014.


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